Fermer les yeux

L’escalier me conduit dans une chambre miteuse. Je t’ai suivie mais je n’ai pas regardé sous ta jupe quand tu me précédais dans le colimaçon. Je ne sais plus si un homme galant doit précéder une femme dans l’escalier, pour ne pas regarder ses jambes, ou au contraire la suivre pour la retenir si elle vient à chuter. Je ne m’en souviens jamais.

Au restaurant, je suppose que je t’aurais tenu la porte et laissée entrer en premier, et pourtant la bienséance veut que l’homme entre en premier pour voir si l’endroit est correct pour une dame et concentrer sur lui les premiers regards.

Pourquoi je pense à ça, on n’ira jamais au restaurant toi et moi. Pour t’inviter, il faudrait déjà que je connaisse ton prénom, et puis tu refuserais certainement, tu me prendrais pour un tordu.

Dans la chambre miteuse, un lit défoncé traînait; tout creusé au milieu du poids des assauts des milliers d’hommes passés. Tu t’es déshabillée, je t’ai regardée, tu étais quelconque, non tu étais belle et fraîche dans cette odeur épaisse et doucereuse. Je t’ai demandé ton nom, tu m’as dit de t’appeler comme ça me plairait.

Alors, comme les autres, je me suis déshabillé et je suis venu sur toi. J’ai soulagé mon corps d’homme, mais pas mon âme de tout l’amour que j’étais venu réclamer. J’ai voulu tes lèvres mais pour toi aussi c’était « pas sur la bouche ».

Mais après, comme toujours, je nous ai détestés. Toi, moi, le monde entier… moi et mes billets qui changent de main, moi et mon plaisir d’homme, moi et ma jouissance bestiale perdue dans tes yeux vides et absents, moi et mon incapacité à trouver l’amour, moi et mes chaussettes que je ne trouvais plus sous le lit, toi et ton sourire un peu apitoyé, ton sourire qui voulait dire que tu en avais connu des moins gentils, et ce monde, le monde entier incapable d’assouvir ma soif, de me donner la peau… je voudrais tellement la peau, tous les jours, la même peau.

Image

« Et puis cet otage sans cage
Et puis tous ces hommes en essaim
Son grave visage, maquillage, sans âge
Et puis ces billets dans ta main

Tu peux prendre ses lèvres
Tu peux goûter sa peau
Décider de ses gestes
Même dicter ses mots

Soumettre à tes plaisirs
Tant que le compte est bon
Arracher des sourires
Même changer son nom

Maître d’une apparence
Possédant de si peu
D’un vide, d’une absence
Dès qu’elle ferme les yeux »

 

(Fermer les yeux – Fredericks Goldman Jones)

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5 réflexions sur “Fermer les yeux

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