[Perso] Ibrahim ou celui qui voulait vivre

Aujourd’hui je publie un texte que j’ai écrit en 2005 et qui me tient à coeur, s’il pouvait être lu par quelques nouvelles personnes, cela suffira à mon bonheur 🙂

Je ne serai jamais français…

Je sens l’eau déchirer mes poumons. La douleur est insupportable. Aucune main, les mains de ces amis, de ces frères de galère ne parviendra à m’extirper de mon destin. Il paraît que l’on voit sa vie en accéléré lorsqu’on va mourir. Puisse D.ieu me donner une dernière joie, celle d’imprimer sur ma rétine agonisante l’image de mon pays et des miens…

Je voulais juste être français…

Je suis né au Sénégal. Le Sénégal, c’est beau, vous connaissez ? Là-bas, on parle français comme vous. Là-bas, on est un peu plus bronzés que vous, vous qui passez tout l’été à essayer de vous faire bronzer justement ; et ça nous fait bien rigoler quand un touriste nous appelle nègre ou homme de couleur. Nous, le touriste, on veut juste son argent, c’est de bonne guerre après tout. Il vient voir les richesses de l’Afrique, alors en échange il peut bien enrichir un peu les Africains. Elles sont jolies les blanches, et puis elles sont blanches, et puis elles ont un passeport, et puis…
J’aime mon pays mais cet amour est contrarié. Mon pays me vomit en retour l’amour que je lui porte. Mon père a peine à nourrir sa famille, chez nous on a beaucoup d’enfants, on a beaucoup d’amour à donner mais hélas, il faut aussi manger. Et on a faim plus souvent qu’à son tour. La colonisation a fait de nous des esclaves, la décolonisation des victimes.
J’ai 20 ans et on m’appelle Ibrahim.

Pourquoi je ne suis pas né français… ?

Les cris des amis appelant mon prénom s’amenuisent dans la nuit, l’eau et la douleur. Je sais que je pars. Je sais que j’ai perdu. J’ai joué et j’ai perdu…

Un jour, pour mon père, pour ma mère, qui m’ont donné de l’amour et le sens de l’honneur plus en abondance que du pain, j’ai décidé de partir.18 ans. L’Europe… mon destin était là-bas ; pour mes frères et mes sœurs, pour leur donner un avenir, il fallait m’arracher à ma patrie et aller chercher fortune en Europe. J’ai embrassé mon père et ma mère. Mon père m’a donné l’équivalent de 100 euros qu’il avait économisés centime par centime depuis 30 ans. Ma mère en avait 10. J’en avais 800, une fortune, que j’avais gagnés en rendant des services, l’été, à des touristes fortunés. Mais je ne leur ai pas dit et j’ai pris leur argent ; le refuser eut été leur faire offense. Ma mère m’a aussi donné un Coran et je leur ai dit au revoir. Je suis parti avec mon meilleur ami, Mohammed.

Les mois qui ont suivi m’ont vu traverser la Mauritanie et une partie de l’Algérie pour arriver enfin à ma destination : le Maroc. C’était de notoriété publique que du Maroc partaient des bateaux qui me permettraient de rejoindre l’Espagne. L’Europe. L’espoir.

Nous sommes restés 2 mois à Casablanca, rasant les murs, avant qu’on nous mette en contact, en plein cœur de la médina, avec des frères qui nous ont dit servir d’intermédiaire à des Marocains qui faisaient « passer »… ils nous ont dit que ça coûtait 1000 euros ; je n’en avais que 910 mais Mohammed a ajouté le reste. Sans un mot.

Le rendez-vous a été pris pour le soir, sur un parking au bord de la route. Après avoir donné notre argent aux convoyeurs marocains, nous nous sommes entassés à 18 à l’arrière d’une jeep. Ils nous parlaient mal, nous disaient de la fermer, nous parlaient de sale race et de fils de pute. Puis ils avaient des couteaux et nous ont dépouillés de ce qui pouvait nous rester : argent, nourriture, chaussures…Parmi nous, on a repéré une femme mais ses yeux nous suppliaient de ne pas la désigner comme telle. Peur de se faire violer.

Le voyage a duré 12 heures, avec une bouteille d’eau d’1,5l à se partager. Arrivés dans le désert marocain, la jeep s’est arrêtée. Trop dangereux de voyager de jour, trop repérables. On nous a laissés là, le vent soufflait fort, un vent brûlant. On s’est abrités derrière quelques broussailles pour dormir, les jambes allongées enfin, et se cacher. On a mangé des sardines à l’huile et du pain.

Le soir, la jeep est revenue et on a roulé toute la nuit. Puis, ils ont dit qu’on était presque arrivés et nous ont fait descendre. Nous ont encore laissé quelques baguettes de pain et une boîte de sardines pour deux. Et sont repartis en nous disant qu’ils reviendraient le soir.

Le soir, c’est une autre voiture qui est revenue ; avec sur le toit une grande barque. Notre arche de Noé à nous, notre espoir de vivre notre rêve. Ils ont aussi ramené 17 nouveaux candidats à l’eldorado, il fallait rentabiliser la barque ;

Parlons-en de la barque : on devait travailler dessus. Colmater les brèches, mettre du goudron, boucher les trous… au bout de 3 jours de travail, on était prêts à partir.

Un guinéen s’est improvisé capitaine. Il répétait les instructions du Marocain « 340 degrés »… De nuit, on s’est installés dans la barque. Le vent était fort, l’Atlantique voulait se mériter. Avec Mohammed, on ne parlait pas beaucoup mais nos yeux disaient tout : la peur, l’espoir, la tristesse, la joie.

Au bout de 300 mètres, une vague a retourné la barque. Je suis tombé à l’eau. Je ne sais pas nager.

Je sens l’eau déchirer mes poumons. La douleur est insupportable. Aucune main, les mains de ces amis, de ces frères de galère ne parviendra à m’extirper de mon destin. Il paraît que l’on voit sa vie en accéléré lorsqu’on va mourir. Puisse D.ieu me donner une dernière joie, celle d’imprimer sur ma rétine agonisante l’image de mon pays et des miens…

Mohammed, mon frère, réussis pour nous deux. Reviens un jour au pays avec de l’argent, console mes parents et réjouis les tiens… atteins ces rives que je ne verrai jamais. Ne pense pas à moi quand tu verras, en accostant les îles Canaries, ce tiroir, parmi tant d’autres, portant l’inscription « Clandestin n°7 – 9 mars 2002- Non identifié ». Va droit devant, mon frère.

J’avais 20 ans. Mon crime : chercher une vie meilleure. Mon destin : être né quelque part, toujours un hasard.

Je voulais juste être français. On m’appelait Ibrahim.

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