[Ma vie en eretz] Requiem pour six millions d’âmes (2007)

English: Jerusalem, Yad Vashem, Janusz Korczak...

English: Jerusalem, Yad Vashem, Janusz Korczak Memorial by Boris Saktsier Deutsch: Jerusalem, Yad Vashem, Janusz Korczak Denkmal von Boris Saktsier Français : Jérusalem – Mémorial de Yad Vashem – sculpture en hommage à Janusz Korczak, représenté avec les enfants de son orphelinat. Il est de notoriété publique que les enfants de cet orphelinat étaient juifs et ils ont d’ailleurs été déportés par les nazis à ce titre. Il est donc légitime de classer cette photo dans la catégorie « Jewish Children ». (Photo credit: Wikipedia)

http://www.yadvashem-france.org/

http://www.yadvashem.org/

http://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9morial_de_Yad_Vashem

« Requiem pour six millions d’âmes
Qui n’ont pas leur mausolée de marbre
Et qui malgré le sable infâme
Ont fait pousser six millions d’arbres… »

Cet extrait d’une chanson d’Adamo, intitulée « Inch Allah », résume si bien ce qu’est le pays de mon coeur…

Un pays qui, à sa création, n’était qu’un marécage infâme, et que des mains courageuses, des coeurs pleins d’abnégation et d’espoir, ont asséché, planté, fait sortir de la terre. Des personnes qui sortaient de l’horreur, qui avaient souvent des tatouages sur les bras, le regard vide de ceux qui ont vu le pire, qui ont échappé au pire quand le reste de leur famille est parti en fumée… des enfants orphelins, par miracle réchappés des camps, ou qui avaient été cachés par des Justes des Nations, ceux-là mêmes qui, dans la Torah, portent la Terre.

Aujourd’hui, Israël est presque un pays comme un autre; pour certains, c’est un aboutissement, pour d’autres, c’est ce qui la mènera à sa perte. Je n’entrerai pas dans ce débat ici, ce n’est pas le propos.

Quand je prenais le bus à Jérusalem, quand je me promenais dans la rue, quand je faisais la queue à la caisse d’une supérette, il m’est arrivé plusieurs fois d’avoir, près de moi, une personne fragile, âgée, et de voir sur son bras le tatouage maudit; un vertige me saisissait, j’avais devant moi une personne qui avait vu le Diable en personne, qui savait l’horreur et qui n’en avait pas juste entendu parler à la maison, étudié à l’école, lu dans des livres. Cette présence près de moi de quelqu’un ayant survécu à Auschwitz ou Treblinka me glaçait le sang, je souriais à cette personne mais j’aurais voulu la serrer contre moi, à l’infini, lui transmettre sans un mot tout le respect et l’amour d’une jeune femme ayant eu une chance inouïe dans sa vie: celle d’être née plus tard. Et une reconnaissance incommensurable pour ces personnes qui auraient pu se laisser mourir de dégoût et de désespoir, mais qui au contraire, ont souvent embrassé la vie encore plus fort, et retroussé leurs manches pour construire en quelques décennies un pays certes imparfait, mais un pays merveilleux. Oui, pour chaque arbre planté en Israël, c’est une âme qui revit. Alors bien sûr, Israël n’est pas sans arrêt à penser à ses morts, comment vivre autrement? Et en Israël, il faut se battre pour vivre au quotidien, rien n’est facile, et pourtant il y a dans l’air un bonheur, celui d’être là. Et Israël, tu n’oublies pas les tiens, tu n’oublies pas la Shoah (une parenthèse pour dire qu’il faut appeler cela la « Shoah » et surtout pas ‘holocauste » qui implique un sacrifice purificateur et nécessaire…). Tous les ans, en Israël, une fois le soir et une fois vers 10h du matin (la journée juive s’entend du coucher au coucher du soleil +1h), une sirène rententit et le pays s’immobilise. Ceux qui sont dans la rue s’arrêtent de marcher, ceux qui roulent en voiture stoppent partout, sur l’autoroute ou en ville, ceux qui travaillent suspendent leur geste, dans les écoles on se lève et tout ce monde-là respecte 2 minutes totales de silence. C’est impressionnant, ce n’est qu’une marque de respect intemporelle que veulent transmettre à leurs aînés disparus, tous les enfants d’Israël. Et alors qu’en Israël, on se plaint souvent avec raison de la désinvolture des gens, parfois de leur impolitesse, là personne ne déroge.

Yad Vashem est un mémorial de la Shoah situé à Jérusalem. Il se trouve non loin de la Knesset (le parlement) et du musée national où l’on peut admirer entre autres les manuscrits de la mer morte. Il a été établi en 1953 suite à une Loi du mémorial votée par la Knesset.

L’entrée de ce mémorial, qui est en fait un parc immense composé d’expositions intérieures et extérieures, est bien entendu entièrement gratuite, quelle insulte ce serait. Le mémorial vit des subventions nationales et en grande partie des dons privés.

Le mémorial de Yad Vashem honore bien sûr les 6 millions de Juifs exterminés dans les camps, mais également ces personnes uniques et merveilleuses appelées « Justes des Nations » (Hasidei Ummot Ha-Olam, expression hébraïque tirée du Talmud).

Car dans la masse indifférente ou apeurée, certaines personnes ont risqué leur vie et celle de leurs proches pour sauver un, deux, dix, mille Juifs. A cette époque damnée où il fallait 1000 non-juifs pour sauver un Juif, et un seul non-juif pour dénoncer mille Juifs.

Ces Justes sont la gloire des Nations, ils ont sauvé l’honneur de l’homme, ils ont prouvé que dans la noirceur la plus totale, dans les ténèbres les plus glacées, une lumière éclaire encore et toujours la force du bien; une lumière qui, de jour, passe inaperçue, mais la nuit éclaire les âmes plus que le soleil. On estime qu’en Europe de l’Est, un demi-million de personnes ont été sauvées grâce à ces anges. Qui étaient-ils? Ils étaient des personnes humaines tout simplement… Des hommes et des femmes qui haïssaient Hitler et toute forme de fascisme et se réjouissaient de pouvoir les contrer, ou encore que leur éducation religieuse chrétienne avait formés à l’amour inconditionnel du prochain, ou encore des gens comme vous et moi, sans motivation religieuse ou politique nette, mais pour qui sauver une personne qui va mourir, c’est juste normal. N’oublions pas que l’immense majorité des personnes ont laissé faire, voire ont dénoncé… d’ailleurs, qu’auriez-vous fait, qu’aurais-je fait, aurions-nous trouvé le courage de tout risquer pour sauver quelqu’un? Je l’ignore, en toute sincérité, je crois que c’est seulement devant la décision, juste devant, que l’homme apprend ce dont il est vraiment capable. Il est difficile de se connaître soi-même, peut-être est-ce possible seulement au pied du mur?

Toujours est-il que ces Justes des Nations sont aujourd’hui reconnus par l’Etat d’Israel, qui leur exprime leur reconnaissance quand c’est possible, et leur dédie au mémorial de Yad Vashem une « Allée des Justes ». Bien entendu, nombre de ces Justes resteront à jamais inconnus faute de témoignages. Dans l’Allée des Justes, de grands blocs de pierre sont gravés des noms de ces Justes reconnus, et par pays. Je pense que c’est très émouvant pour un non-juif de reconnaître son nom de famille sur l’un de ces blocs et d’imaginer que c’était l’un de ses ancêtres…L’Allée des Justes est également plantée de six mille arbres.

Non loin de là, un wagon incongru semble flotter dans l’air, il surplombe un ravin: c’est l’un des wagons à bestiaux qui transportaient les Juifs vers leur destin morbide.

Sachez aussi qu’à Paris, un Mémorial de la Shoah existe dans le quartier des Marais, et possède aussi son Allée des Justes qui recense les 2693 Justes français connus à ce jour. Le livre des Justes n’est bien sûr jamais fermé. Il en existe environ 20 000 à travers le monde à ce jour. Le plus connu d’entre eux est probablement le fameux Oskar Schindler, mis en lumière par Steven Spielberg.

Dès l’arrivée dans le Mémorial, je suis entrée dans le Mémorial des Enfants, un peu au hasard. Alors, évidemment, ça a été le choc. Ce mémorial est extrêmement sobre, ce qui le rend encore plus fort; on rentre dans une salle très obscure, éclairée par des bougies qui, se reflétant dans des centaines de petits miroirs en prisme, crééent des milliers de lumières. Des portraits de petites victimes sont exposés. Et, à l’infini, une voix égrène des noms, des villes, des âges: ceux de petits morts dans les camps. Alors, évidemment, on le sait qu’un million d’enfants a été assassiné dans les camps de la mort. Mais un million, c’est un nombre tellement énorme qu’il est très difficile d’appréhender une réalité. Dans ce mémorial des enfants, c’est la réalité qui vous revient en pleine face, ce n’est pas « un million d’enfants », c’est ce bambin aux boucles blondes, c’est cette fillette au sourire éclatant, c’est Rachel, Léah, Avraham… ces enfants ont été détruits par la haine et la folie meurtrière et paranoïaque, ils sont nés au mauvais endroit au mauvais moment, comme tous les enfants ils étaient heureux et ne demandaient qu’à vivre, et on les a arrachés à leurs parents, on les a brûlés, gazés, exterminés. Et quand ils vous regardent de leurs yeux bleus, noirs, marron, gris ou verts, vous êtes dans le bouleversement le plus total, le temps n’a plus d’emprise sur votre esprit, c’est très dur mais c’est utile.

Vous ressortez à l’air libre et vous n’êtes plus la même personne, vous flottez dans une impression de dégoût et d’irréalité. Vous marchez dans l’Allée des Justes et regardez les noms sur les grands blocs de pierre, 20 000 noms classés par pays, vous regardez les 6 000 arbres plantés en leur honneur. Ici et là, des sculptures attirent l’attention, elles sont fortes et troublantes. Celle qui m’a le plus marquée est une sculpture en fer qui représente des silhouettes décharnées qui semblent tendre la main. Cette même sculpture se trouve également au camp de concentration de Dachau.

Vos pas peuvent vous mener ensuite dans la Vallée des Communautés perdues, là encore un jardin où figurent de grands blocs de pierre, mais montés en une sorte de labyrinthe, qui présentent les noms des communautés juives à travers tous les pays concernés, ayant été exterminées. En Pologne, il y avait plus de 3 millions de Juifs avant la guerre, ils avaient leurs quartiers, leurs écoles-yeshivot, leurs magasins, et vivaient parfaitement intégrés dans leur spécificité. Seulement 400 000 ont survécu, la plupart en fuyant le ghetto et en se réfugiant en Russie. Quand je lisais encore hier que le Président et le Premier Ministre de la Pologne, des jumeaux, soutiennent ouvertement une radio qui se vante d’être une radio antisémite… à croire qu’on n’apprend jamais rien. Bref.

Bien sûr, il y a dans des salles des expositions un peu plus habituelles dans les musées du monde entier: un musée historique qui retrace toutes les étapes de la Shoah, depuis l’accession au pouvoir d’Hitler en 1933 jusqu’à la Conférence de la Solution Finale, de la formation des ghettos jusqu’à la libération des camps. On a accès à de nombreuses archives, des photos, dont certaines sont proprement insoutenables, principalement une photo grandeur nature que je n’oublierai jamais, celle d’une femme d’une maigreur inimaginable, cobaye des expériences du Docteur Mengele. Ou encore cette photo d’un soldant hilare exécutant d’une même balle une mère et son bébé serré contre elle, photo primée par Hitler lors d’un concours de photos…Des photos des tas de cheveux, de chaussures, de lunettes, de dents en or…, des photos de la vie dans le ghetto de Varsovie, des informations et des photos sur les procès qui ont suivi la fin de la guerre, à Nuremberg par exemple. Et puis des petits objets qui serrent le coeur de tout être normalement constitué: une peluche, une médaille, un petit short…

Les personnes qui le désirent peuvent également consulter sur des ordinateurs la base de données des noms de toutes les victimes recensées de la Shoah. Il existe une possibilité d’ajouter des noms qui manqueraient dans la base de donnée, bien entendu les informations sont scrupuleusement vérifiées par des spécialistes.

Egalement dans ce mémorial, une galerie d’art qui présente d’autres sculptures, des tableaux…

Il faut ressortir au dehors, prendre l’air est nécessaire. Puis on pénètre dans la salle des noms, là aussi une salle très sobre, on est un peu surélevé, et en contrebas d’une rampe, sur le sol, figurent les noms des camps de concentration, si je me souviens bien il y en a 10 ou même plus: Auschwitz, Ravensbruck, Dachau, Buchenwald, Treblinka, Bergen-Belsen, etc. Pour chaque nom brûle sans arrêt une flamme du Souvenir. C’est très sobre là encore, et la sobriété rend tout cela encore plus poignant et troublant. D’ailleurs la sobriété est la caractéristique principale de ce Mémorial, et sa grande force.

Sachez enfin que le Mémorial possède un centre éducatif, dans lequel les professeurs peuvent venir travailler avec leurs élèves et trouver matière à leurs cours.

J’espère vous avoir fait un tout petit peu sentir ce que représente cette visite. Evidemment, imaginer est bien moins fort que d’être sur place, mais je sais qu’une infime quantité d’entre-vous aura un jour l’envie et l’occasion de se rendre à Jérusalem, et pourtant… mais il est donné à absolument tout le monde la possibilité de se remettre en question, de réfléchir sur la personne humaine qu’il est vraiment.

Et surtout, n’oubliez jamais…

« Elle s’appelait Sarah, elle n’avait pas huit ans,
Sa vie c’était douceur, rêves et nuages blancs
Mais d’autres gens en avaient décidé autrement…

Elle avait tes yeux clairs et elle avait ton âge
C’était une petite fille sans histoires et très sage
Mais elle n’est pas née comme toi
Ici et maintenant » (JJG)

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